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First, do amuse.

Bon sang, ce qu’il est facile d’oublier les bases. Coder sans penser. Expliquer sans comprendre. Manger sans gouter. Ce que l’on fait quotidiennement tend vers l’habitude. L’habitude tend vers l’automatisme. L’automatisme implique l’absence de réflexion. L’absence de remise en question. Ainsi, celui qui pratique quotidiennement son art prend le risque de s’enfermer dans ses réflexes et dans ses certitudes. De cesser de se renouveler pour devenir un imitateur de lui même, un pastiche de celui qu’il était lorsqu’il doutait encore de lui.

La clé est là : douter de soi.

Aujourd’hui, on considère la confiance en soi comme primordiale pour vivre une existence épanouie. Cette confiance en soi est enseignée comme l’art de refouler ses doutes à propos de ses compétences, de faire taire la peur de l’échec, et de briser la crainte du jugement. On est bien loin de ce qu’enseignait Socrate au Vème siècle avant notre ère : « Ἓν οἶδα ὅτι οὐδὲν οἶδα« . Je sais que je ne sais rien.

Ce culte de l’auto-congratulation tend au narcissisme. Fini, l’acceptation de l’ignorance. Il est désormais honteux de douter de ses opinions, voir d’ignorer ce que l’on devrait savoir. Les questions servent à vérifier la conformité de la réponse de l’autre, et plus à se renseigner. L’accès au savoir est humiliant : les bibliothèques sont désormais des lieux de silence, et non de partage. Les amphithéâtres sont emplis de gens cherchant à prouver leur valeur, et non pas à l’acquérir. La culture est un pré-requis. Même lorsque l’on ignore tout de ce dont on nous parle, on secoue la tête d’un air approbateur. Et on ira chercher plus tard, sur Internet, à l’abri devant son écran et loin des regards indiscrets et des jugements d’autrui, le Graal de cette culture qui nous échappait. Ironiquement, la capacité à se remettre en question est quelque chose que l’on recherche chez les autres. À quoi bon avoir raison si l’on ne peut pas corriger les tords d’autrui ?

Cette culture de la certitude se ressent partout. Celui qui a peur est un faible. Celui qui doute est probablement un incompétent. Aujourd’hui, on n’apprend plus. On valide nos acquis. On ne découvre plus. On constate. On ne s’émerveille plus. On l’avait déjà vu sur YouTube.

Personnellement, je suis le dernier des incompétents. J’ai souvent du mal à l’accepter, car les habitudes de la société sont difficiles à éviter, mais c’est un fait. Chaque personne que je croise aurait des centaines de choses à m’apprendre. Chaque jour, j’ai l’impression d’être de plus en plus petit au milieu de ce brouhaha de savoir, de culture, de rhétorique, de politique, de science, d’art, de lettres, de pensées. J’ai appris à accepter l’idée que je mourrai ignare. Plus j’en apprend, et moins j’en sais. Alors tant pis.

Essayez donc, vous aussi, de ranger votre blason de convictions l’espace d’un instant, et de vous montrer, nu et fragile, tel que vous êtes, au reste du monde. Écoutez vos prochains comme s’ils distillaient par leur parole les secrets d’un art mystérieux. Ouvrez les yeux sur l’océan infini de votre ignorance, et nagez-y. On peut exister dans le doute.

C’était un petit billet d’humeur et de philosophie de comptoir, destiné à extérioriser toute mon incrédulité face à ces gens qui m’expliquent avec tant de verve leurs évidentes contradictions à la logique sous prétexte que « bon sang, tout le monde le sait ». Et le titre, c’est le serment du game-designer, à propos duquel je crains de constater, au fil de mes aventures vidéoludiques, qu’il se perd de plus en plus.

Désolé.

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  1. Ebe
    12/02/2009 à 00:19 | #1

    Le lien que je fais entre titre et texte est peut-être hs, mais..

    On ne s’amuse donc pas pour découvrir ?

  2. 12/02/2009 à 13:32 | #2

    « Et le titre, c’est le serment du game-designer, à propos duquel je crains de constater, au fil de mes aventures vidéoludiques, qu’il se perd de plus en plus. »
    Tu es bien sûr de toi…

    Je ne pense pas que le jeu devrait se limiter à l’amusement.

  3. Blue
    12/02/2009 à 13:53 | #3

    Merde, moi qui pensais que tu savais tout, ça craint.

  4. 13/02/2009 à 21:45 | #4

    Ebe > La découverte peut être amusante, mais l’amusement n’est pas forcément une découverte.

    olympi > C’est pas faux… Mais par « amusement », j’englobe plus que « fun ». L’amusement ne doit pas forcément être immédiat, instantané ou même direct. Mais le jeu doit avant tout, selon moi, créer une sensation de plaisir à au moins un de ses niveau de lecture.

    Blue > Évidemment. C’est de la fausse modestie, mec.

  5. 14/02/2009 à 21:16 | #5

    Ne comprends pas le rapport entre ta réponse et la mienne. :)

    « First, do amuse », je le comprends comme « on est là pour amuser, le reste ne compte pas ». J’ai du mal avec cette vision, pour moi le jeu, ça sert à découvrir des choses. Soi-même, ce qu’on sait faire, les autres, le monde selon les devs, etc.

    Ça donne une certaines responsabilité aux créateurs, on ne peut pas juste se dire « ça les amuse alors c’est sans conséquences, par exemple, de leur faire faire quelque chose de glauque ou d’amoral » – je te renvoie sur la citation dans le lien que j’ai mis dans mon « site internet ».

    Savoir ce qu’on apprend à travers les jeux qu’on fait ou qu’on joue, ça demande une certaine innocence et humilité. Là, le fait de parler de découverte rejoignait, amha, une part de ton billet. C’est peut être là que je me trompe. ^^

  6. 01/03/2009 à 14:56 | #6

    Je ne saisis pas bien ce que tu veux dire.
    Cet article ne te ressemble pas.

    La remise en question de ses compétences, de son savoir, de ses certitudes, passe généralement par la comparaison.

    Veille concurrentielle ou plus simplement regard intéressé sur le reste du monde, suffisent pour se rendre compte qu’il y a toujours des choses que nous ne savons pas (faire, comprendre).

    On travaille tous les deux dans une équipe et dans un milieu qui nous rappelle cela tous les jours.
    Parce que la maîtrise de toutes les compétences de notre domaine (même au sein d’un même projet) est impossible, parce que la passion amène généralement au désir de perfection, et que le désir de perfection nous amène à constater nos erreurs et ces erreurs sont amplifiées lorsque d’autres ne les commettent pas.

    Tu n’as pas l’impression chaque jour de vivre ça ? Pas l’impression qu’une fois sur deux quand on discute on remet ce que l’on a fait avec nos mains et nos têtes en question ?

    Alors oui, il y a plusieurs façons de l’accepter.
    Je ne sais pas si je dois prendre cet article un peu pour moi, j’ai l’impression qu’il fait un peu référence à l’une de nos récentes discussions lorsque tu me soutenais « Mais si on peut faire une conférence
    là-dessus sans avoir honte. » et moi qui te rétorquais « J’aurais trop honte de faire une conférence là-dessus, ça montrerait à quel point nous sommes mauvais dans ce domaine par rapport aux autres. » Et je pense sur le coup t’avoir convaincu.

    On rejoint un peu ce que tu expliques dans ton article, connaître ses lacunes et ses faiblesses, mais ne pas oser les montrer.

    Mais à qui ? Pourquoi ? Où est la limite avec l’auto-flagellation ?

    Partager ses faiblesses avec ceux qui peuvent nous aider à les corriger c’est de la modestie. Partager ses faiblesses avec ceux qui ne pourront pas nous aider à les corriger, ou qui n’en tireront aucun bénéfice de compréhension (se mettre à nu pour expliquer aux autres pourquoi l’on échoue), c’est de l’auto-flagellation.

    Alors on devrait la faire cette conférence ? Paradoxalement je ne pense toujours pas. Question de contexte, quand l’objectif est de magnifier et de vendre du rêve, il ne faut pas cacher toutes les vérités, mais il n’y a pas d’intérêt à toutes les montrer pour autant, pas tant que nous n’aurons pas trouvé nos propres solutions en tout cas.

    Tu fréquentes peut-être un milieu que je ne fréquente pas (c’était donc ça toutes ces soirées bondages le vendredi soir…), mais dans le contexte réduit de notre équipe, je ne partage pas du tout ta vision des choses. Je vois essentiellement des gens modestes, peu sûrs d’eux, qui essayent, qui expérimentent, qui parlent de leurs échecs, qui demande de l’aide à leurs collègues.

    Combien de fois l’on prononce ou l’on entend chaque jour la phrase « Tu m’expliques comment tu as fait ? » ou « Je ne sais pas comment faire. » ?
    J’ai l’impression d’entendre cela souvent dans notre cercle restreint.
    On ne progresse pas sans cela et si tu n’es pas convaincu d’entendre tout cela, tu peux directement sauter à la conclusion et constater les progrès effectués.

  7. 30/05/2009 à 00:38 | #7

    Et vous n’êtes pas dans des métiers comme du marketing où l’on a encore moins l’impression de saisir une vraie connaissance ou compétence. Vous pouvez plus vous approcher du « je sais faire ça » ou « je connais ça ». Le doute n’est peut-être pas très agréable à vivre au quotidien, d’où le fait de l’ensevelir dès qu’il se pointe et de l’oublier là. Non je ne m’en rappelle plus.

  8. pifou
    09/12/2009 à 14:07 | #8

    Si tu es certain que tu doute assez de toi même pour ne pas tomber dans ce travers… tu es encore dans l’erreur! il ne faudrait pas tomber dans l’excès inverse donc, c’est évident. Mais plus facile à dire qu’à faire.

    Cette réflexion m’inspire cette comparaison (de je sais plus qui): la connaissance, c’est comme un ballon gonflable: à l’intérieur, ta connaissance, à l’extérieur ton ignorance. Mais l’enveloppe du ballon de baudruche, sa surface représente la frontière entre ce que tu sais et l’inconnu! La limite de ta connaissance, en somme… Et plus tu gonfle ton ballon et plus la surface augmente…

  9. 28/07/2010 à 09:52 | #9

    Hello,

    Je suis tombé plus que par hasard sur ton blog. Je cherchais… peu importe :) J’ai cette impression d’etre une goutte dans l’océan aussi ; d’autant plus quand on m’explique ce qu’est la vie du haut de quelques contradictions et d’un discours sans réel fondement. Ce billet m’a fait te découvrir. Il m’a fait me réconcilier avec le fait de ne pas savoir, chose que j’aimais durant ma période philo mais que j’avais appris a craindre. J’ai cette meme impression que la personne en face pourrait m’apprendre tout et que je ne sais rien ; ce qui a changé c’est que maintenant, j’aime ca :)

    Merci :)

  10. 25/08/2010 à 08:08 | #10

    Très bon article (j’adore les philosophies de comptoirs) plein de vérités. Néanmoins si je suis tout à fait d’accord sur le fait qu’il faille conserver ses doutes et les entretenir, je ne pense pas que cela interdise une certaine confiance en soi. Pour moi il s’agit de deux domaines différents, l’un qui touche à la construction personnelle, l’autre à la relation avec l’autre.
    Lors s’il est constructif de conserver ses doutes, manquer de confiance en soi peut se révéler par ailleurs anti-constructif: Socrate se remettait en question mais de ce qu’on sait de lui il ne manquait certainement pas d’une certaine confiance en lui-même, pas moins que toi finalement, pour publier ces lignes! Quelque part tu dois penser qu’elles ont un intérêt, non? Et n’est-ce pas là une certaine confiance que tu te portes? Pour le meilleur d’ailleurs, puisqu’elle t’autorise à produire, à apporter ta touche personnelle plutôt que te contenter de copier celle des autres.

    Alors personnellement je distinguerais les deux, la confiance en soi n’empêchant pas la remise en question, et aussi je mettrais de côté les fausses modesties sans pour autant les remplacer par de l’arrogance mais… pourquoi philosophie de comptoir en fin de compte? Pourquoi n’as-tu pas le droit de parler de philosophie, ou pourquoi te l’interdis-tu?
    Socrate pensait que la sagesse était à la portée de chacun, justement, il n’y a pas de raison que ton article soit moins philosophique que celui de philosophes attitrés, ce serait trop faire le jeu du système.

  11. Arialia
    28/01/2011 à 22:52 | #11

    Je découvre ton blog et cet article …
    Que dire de cette époque où il est courant de faire semblant de savoir … piège à long terme qui fait que personne ne peut faire confiance à ce qu’affirme ce genre de personne.
    Avoir confiance en soi et en ses connaissances est complètement différent de ne pas avouer ne pas savoir. J’ai toujours agi comme ça pour ma part : affirmer quand j’étais sûre mais avouer quand je ne savais pas … A long terme c’est payant : quand tu affirmes tu es cru d’emblée … Rien de plus terrible qu’un collègue qui n’avoue jamais ne pas savoir et essaye de t’expliquer alors qu’il n’y connait rien … quand tu t’en rends compte tu ne peux plus avoir confiance en ses dires …

    En conclusion il est normal de ne pas savoir ou comprendre et l’avouer, il est pernicieux de faire semblant de savoir mais cela n’empêche pas la confiance en soi et l’affirmation de ses connaissances.

    Je ne sais pas grand chose mais ce que j’affirme j’en suis sûre à 100%, toujours parler au conditionnel dès que c’est en dessous du 90% de certitude et connaissance.

    Pareil que Nabolo : la modestie est dangereuse aussi , à force de se sous-estimer on en vient à considérer les autres qui n’auraient pas les mêmes capacitées comme des idiots …
    Reconnaitre ses capacitées / défauts sans s’en vanter … tout un art :) ( les jeunes ingénieurs sont souvent imbuvables avant de l’apprendre ;) )

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